Le suicide des agriculteurs, symptôme d'une profession en mal d'avenir

0 18.11.2011 09:10

"On sème, mais on sait jamais ce qu'on va récolter": largement ignoré, le mal-être des agriculteurs français, qui pousse certains au suicide, est pris très au sérieux par la Mutualité sociale agricole (MSA), qui s'efforce de réactiver le lien social à la campagne. "J'ai connu une dizaine de paysans qui se sont suicidés", témoigne Jacques Bruchon, 51 ans, négociant en vaches à Maiche Le Russey (Doubs)."Un tiers de ces personnes étaient célibataires, isolées et avaient l'impression d'avoir raté leur vie, un tiers étaient surendettées et un tiers sont passées à l'acte pour d'autres raisons", poursuit ce fils de paysans, qui travaille avec son frère, éleveur.De fait, le profil de l'agriculteur à risque est un homme, âgé de 45 ou 80 ans environ, célibataire ou divorcé, qui ne s'en sort pas.Si l'on ignore combien d'agriculteurs passent à l'acte chaque année, il est établi que ils se suicident trois fois plus que la moyenne des Français.Un phénomène stable. "Résumer le suicide à la crise de la vache folle ou du lait est un raccourci abusif. On voit des exploitations agricoles qui marchent bien où il y a suicide et de pauvres exploitations sans suicide", relève Jean-Jacques Laplante, médecin, directeur de la santé à la MSA de Franche-Comté.Professeur de sociologie à Besançon, Dominique Jacques-Jouvenot a recueilli les témoignages d'agriculteurs dont un proche s'est donné la mort. "Ce qui ressort des enquêtes renvoie à des questions de culture de métier et d'image de soi professionnelle", observe-t-elle.Le métier est complexe, exige des compétences multiples: savoir investir, tenir les comptes, s'y connaître en chimie. "Le profil de l'agriculteur idéal est difficile à atteindre", selon elle.En outre, les subventions de la politique agricole commune ne sont pas toujours bien vécues. "Petit à petit, les paysans se sont fait fonctionnariser: aujourd'hui, leur salaire, c'est les primes. Les subventions, ils ne les ont pas demandées, ils voudraient simplement une juste rémunération de leur travail, pas de l'assistanat", regrette Jacques Bruchon.Ceux qui ont hérité de leur ferme subissent une pression supplémentaire: ils se doivent de réussir, pour transmettre à leur tour. "Celui qui échoue signe la fin du patrimoine, il est responsable de la rupture générationnelle", explique Mme Jacques-Jouvenot.Dès 2002, dans le cadre de la loi ATEXA (accident du travail des exploitants agricoles), la MSA s'est saisie du problème en proposant à ses élus des formations sur les questions de stress et de suicide.En Franche-Comté, une région en pointe sur la question, les médecins du travail voient systématiquement tous les jeunes qui s'installent."Une frange de la population agricole est réceptive aux questions de santé, de conditions de travail, de stress, en particulier les femmes, les autres sont souvent dans le déni du risque", constate M. Laplante.S'appuyant sur ses élus, la MSA organise des groupes de parole, animés par des psychologues.Elue depuis 10 ans, Marie-Anne Rigaud a organisé un premier groupe à Poligny (Jura). Cette agricultrice reconnaît n'avoir pas touché le public visé."C'est tout nouveau, il faudra beaucoup communiquer pour que les personnes fragiles comprennent que c'est dans leur intérêt d'échanger avec d'autres qui rencontrent, comme elles, des difficultés".Pour autant, l'expérience a été concluante pour les participants, dont cette fromagère à la retraite qui "broyait du noir": elle a retrouvé le moral et s'est inscrite à plusieurs activités dans le cadre de la MSA.Egalement concerné par cette question, Pascal Massol, un éleveur connu dans l'Aveyron, qui a gagné des concours agricoles. "Il était hors de question de dire qu'on était en difficultés. Chacun se bouffait. J'ai dit: +Je sais pas vous, mais moi j'y arrive plus+", témoigne-t-il.L'Association des producteurs de lait indépendants est née de cet aveu. Au dernier salon de l'Agriculture, elle a fait sensation en organisant une marche funèbre pour dénoncer la recrudescence des suicides parmi les éleveurs.Depuis 2008, Pascal Massol laboure la France à leur rencontre. Son conseil: prendre du bon temps. "Il y a tellement de pression. On prend pas le temps de respirer", dit-il."Notre revenu n'est jamais assuré d'avance. On investit beaucoup au départ mais le retour n'est pas toujours celui que l'on attend. On sème, mais on sait jamais ce qu'on va récolter", se désole Mme Rigaud.

 

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